A qui appartient un enfant ?
Pierre Verdier
Soulevant dans ses bras son fils, le futur roi de Rome, Napoléon se serait écrié : " lavenir, lavenir est à nous ". Et Victor Hugo qui rapporte cette scène de commenter : " Non, sire, lavenir nest à personne, lavenir est à Dieu ". Lenfant comme lavenir, lenfant qui est lavenir, nest à personne, sinon à lui-même. Tout le monde est daccord là dessus. Et pourtant combien veulent se lapproprier. Avoir un enfant, et non simplement lui donner la vie. La triste histoire de Benjamin revendiqué par son père et par le couple qui lélève lillustre tragiquement. Mais ce conflit a été rendu possible par une stupide loi, spécificité française, qui permet de faire comme si la mère navait pas existé.
Combien de Benjamin faudra t-il sacrifier avant de supprimer cette injuste loi qui permet daccoucher dans lanonymat ?
Que sest-il passé ?
Deux mois avant sa naissance, Philippe Peter reconnaît lenfant à naître de sa compagne. Mais la mère accouche sous x le 14 mai 2000 et cette reconnaissance nest pas enregistrée à létat civil. Benjamin est donc admis comme pupille de lEtat. Les démarches du père auprès du procureur et du conseil général savèrent sans suite. A quatre mois il est confié à un couple de médecins, monsieur et madame Faux, qui désirent ladopter. Mais le Tribunal de Grande Instance de Nancy rejette la demande dadoption et ordonne la restitution au père.
Que dit le droit ?
Sur le plan légal, la décision est fondée. Philippe Peter est non seulement le père génétique, mais aussi le père légal et en outre le père de désir. Le titre de certains journaux " un enfant né sous x confié à son père biologique " est à cet égard erroné : il faut dire simplement " à son père " Daucuns sindignent et invoquent larticle 352 du code civil qui dispose que " le placement en vue dadoption met obstacle à toute restitution de lenfant à sa famille dorigine ". Cest oublier quil ne peut y avoir, selon larticle précédent (351) de placement en vue dadoption que pour " un enfant pour lequel il a été valablement et définitivement consenti à ladoption ". Ce qui nest évidemment pas le cas.
La Cour sest aussi appuyée sur la Convention des droits de lenfant, que la France a ratifiée, qui prévoit que lenfant doit, dans la mesure du possible connaître ses parents et être élevé par eux. Et aussi que dans toute décision le concernant, son intérêt supérieur doit être une considération primordiale.
Le point de vue humain
Mais de son intérêt que peut-on dire ? Il est bien évident quaujourdhui Benjamin ne peut que vouloir rester avec papa et maman. Mais il est non moins évident que lorsquil sera en âge de décider par lui-même, il voudra rejoindre celui quil ne peut considérer que comme son vrai père, puisque il la conçu, reconnu et réclamé jusque devant les tribunaux. Si, ce que nous ne pensons pas, la Cour dappel ou la Cour de Cassation revenaient sur cette décision de bon sens, nous pouvons prédire avec certitude, à partir de lexpérience constante des associations, un fort rejet de ses parents par cet enfant au moment de ladolescence si ce nest avant. Ce nest lintérêt de personne.
A qui la faute ?
Quoi quil en soit, cette situation entraîne des déchirements, pour Benjamin tiraillé entre trop de parents, pour Philippe Peter privé de son fils depuis trois ans, pour monsieur et madame Faux injustement menacés dans leur relation à cet enfant. A qui la faute ? Sans doute y a t-il eu des négligences. Il ne nous appartient pas de dire à quel niveau.
Mais ce qui est certain, cest que cest la possibilité daccoucher dans lanonymat qui a entraîné directement cette situation. Ils sont tous victimes. Victimes de cette loi inique. Si les noms du père et de la mère étaient obligatoirement indiqués à létat civil au moment de la déclaration de naissance, ces situations seraient évitées. Et ladoption se ferait dans la clarté. Car laffaire est loin dêtre unique
Alors, que faire mainrenant ?
Aujourdhui, il faut aménager ce gachis. Avec laccouchement sous x, on veut faire comme si rien ne sétait passé. " La mère est censée navoir jamais accouché " dit M° Jean Louis Beaufort, avocat du couple Faux (Le Figaro 24/25 mai). Affirmation paradoxale : une mère qui na pas accouché et une personne qui accouche sans être la mère ! Et sil ny a pas de mère, il ne peut y avoir de père. Cest une loi folle qui organise la folie !
Mais voilà : on a beau faire " comme si ", la mère et le père ont existé.
Benjamin nappartient à personne. Il a un père (biologique et légal), une mère qui peut désormais le reconnaître (le tribunal ayant refusé de prononcer ladoption, les effets du placement sont rétrocativement résolus, selon lart. 352 du code civil, et la reconnaissance maternelle est possible). mais aussi des adultes qui lont élevé et aimé depuis trois ans.
Il faut que les adultes fassent preuve de responsabilité et réussissent à aménager la vie de Benjamin pour quil puisse préserver tous ces liens. Cest le moment de mettre de coté lintérêt, même légitime, des adultes pour rechercher lintérêt supérieur de lenfant.
Pierre Verdier